« De toute façon, le handicap, c'est pris en charge. » Vraiment ? Voici ce que « gratuit » veut dire, vu de mon fauteuil.
Par Grégoire Trunet · · 9 min de lecture
Il y a un mythe tenace chez les valides. Un de ces trucs qu'on répète en hochant la tête d'un air entendu, entre deux gorgées de café : « De toute façon, le handicap, c'est pris en charge. » Prononcé avec la même assurance tranquille que « la Terre est ronde ». Et depuis que la réforme du « 100 % santé » sur les fauteuils roulants est passée, avec la promesse présidentielle du remboursement intégral en fond sonore, le mythe a trouvé son second souffle. Macron l'a dit, donc c'est vrai, donc les fauteuils sont gratuits. Circulez.
Laissez-moi vous raconter à quoi ressemble ce « gratuit » vu de mon siège.
Mon équipement, c'est un fauteuil roulant manuel et une motorisation. Rien d'exotique, rien de spatial. Un fauteuil, et un truc qu'on visse à l'avant pour ne pas s'arracher les épaules à chaque trottoir. Prix total : 24 000 euros. Onze mille pour le fauteuil, treize mille pour la motorisation, une Batec Scrambler, ce qu'il faut bien appeler, sans lyrisme, une trottinette électrique qu'on accroche devant un fauteuil.
Treize mille euros. Pour une trottinette.
Alors oui, il y a la fameuse prise en charge. La solidarité nationale entre en scène, sous les applaudissements. Sur mes 24 000 euros, elle m'en couvre 7 000. Après ça, après avoir gratté toutes les aides imaginables, formulaires en triple exemplaire et patience de moine, il me reste 14 000 euros à sortir de ma poche. Quatorze mille. Pour l'équivalent d'un vélo et d'une trottinette.
Et c'est là qu'intervient mon ami. Il vient de s'offrir une Harley-Davidson. D'occasion, même pas neuve. Prix : 14 000 euros. Exactement mon reste à charge.
Autrement dit : pendant que lui roule en Harley, moi je paie le même prix pour rouler en trottinette. Sauf que sa moto, c'est un choix. Mon fauteuil, non.
Oui, parlons-en, de la réforme. Sur le papier, c'est magnifique. Prise en charge à 100 %, fini le reste à charge, la République se penche enfin sur ses citoyens à roulettes. Sauf que le diable, comme toujours, s'est planqué dans les annexes.
Le 100 % ne s'applique qu'à ce qui rentre dans les cases, et surtout dans les prix limites de vente fixés par l'administration. Un fauteuil manuel standard ? Remboursé sur une base de 360 euros. Un fauteuil de confort ? 780 euros. Des tarifs si généreux qu'ils ne couvrent même pas le prix d'un fauteuil qui tienne trois hivers. Le jour où votre corps a le mauvais goût d'avoir besoin de mieux, une assise qui n'esquinte pas votre dos, une motorisation pour sortir de chez vous, vous quittez le pays enchanté du « 100 % » et vous atterrissez, sans parachute, dans le vrai monde. Celui où la facture s'appelle « reste à charge ».
C'est la question que personne ne pose. Pourquoi une trottinette pour valide coûte 500 euros, et la même chose à visser sur un fauteuil, 13 000 ?
Soyons honnêtes : il existe de vraies raisons, et je les entends. Les volumes de production sont ridicules. On ne fabrique pas des fauteuils comme on fabrique des iPhone, et l'économie d'échelle joue contre nous. Beaucoup de matériel est fait sur mesure, ajusté au corps, au millimètre. Il y a des normes à respecter, une conception complexe, des tests de sécurité sérieux, des certifications médicales obligatoires, et heureusement, parce qu'on ne rigole pas avec un engin qui porte un être humain. Ajoutez la chaîne de distribution spécialisée, la maintenance, le suivi technique dans la durée, et la nouvelle réforme qui, en prime, alourdit chaque dossier d'une paperasse administrative que quelqu'un, quelque part, finit forcément par facturer. Tout cela est vrai. Tout cela justifie qu'un fauteuil coûte plus cher qu'une chaise de jardin.
Mais tout cela ne justifie pas un facteur vingt-cinq. Entre « c'est légitimement plus cher » et « ça coûte le prix d'une moto », il y a un gouffre. Et ce gouffre, lui, tient en deux mots : marché captif.
Coluche avait la formule, comme toujours :
Du grand Coluche. Et c'est vrai partout, sauf dans le handicap. Parce que nous, justement, on n'a pas ce luxe. Le fauteuil, ce n'est pas un caprice qu'on peut boycotter pour faire baisser les prix. C'est le besoin le plus vital qui soit : sortir de chez soi, aller bosser, faire ses courses, voir du monde, avoir une vie. On ne fait pas la grève des roues. Je ne peux pas ne pas acheter, je ne peux pas attendre les soldes, je ne peux pas décider de « m'en passer cette année ». Un client qui n'a pas le choix, c'est le rêve de tout vendeur, et l'inverse absolu d'un marché concurrentiel. Ajoutez-y une poignée de fabricants, un nombre de prestataires qui se compte sur les doigts, et des marges que personne ne vient regarder de trop près.
Et surtout : je n'ai même pas le droit de m'adresser directement au fabricant. Essayez, pour voir. Le fauteuil sort d'une usine, la motorisation d'une autre, mais entre elles et moi, il faut presque toujours un prestataire agréé, parce que c'est par lui que passe le remboursement, donc c'est par lui que tout le monde doit passer. Chaque maillon de la chaîne prend sa commission au passage : le fabricant sa marge, le distributeur la sienne, le prestataire la sienne encore. À la fin, le fauteuil a empilé trois étages de commission avant d'avoir touché mes roues. Dans n'importe quel autre secteur, on appellerait ça un intermédiaire de trop. Ici, c'est le fonctionnement normal, gravé dans la nomenclature. On a réussi l'exploit d'un marché où le client est captif et où le circuit court est interdit. Difficile de faire mieux pour pousser les prix vers le plafond.
Ce n'est pas une théorie du complot, c'est documenté. Sur les dispositifs médicaux, la Cour des comptes a déjà relevé (sur les prothèses auditives, mais le mécanisme est le même) des marges de revendeurs atteignant trois fois le prix d'achat. Mieux : sur certains équipements, le même appareil est facturé 10 à 50 % plus cher selon que le patient est bien ou mal remboursé. Traduction : le vendeur ne fixe pas son prix sur ce que coûte l'objet, mais sur ce que la Sécu accepte de rembourser. Le remboursement ne régule pas le prix. Il l'aspire vers le haut.
Et le plus beau, c'est que mon cas n'a rien d'exceptionnel. Une étude de l'AFM-Téléthon a chiffré le coût moyen d'un fauteuil électrique à environ 23 000 euros. Presque exactement ma facture. Je ne suis pas un cas extrême. Je suis la moyenne. La moyenne coûte le prix d'une berline.
Et encore, je ne vous ai parlé que du fauteuil. Élargissons le cadre, puisqu'on y est.
Mon accident date d'un peu plus d'un an. Depuis, il a fallu tout reprendre. Les travaux pour rendre mon appartement vivable en fauteuil. Les fauteuils, au pluriel. Les motorisations. Et je ne vous ai même pas parlé de la voiture : il a fallu en racheter une, puis y greffer tout un système d'adaptation à la conduite pour conducteur en situation de handicap. Additionnez. Tout compris, on arrive autour de 120 000 euros.
Les aides, elles (PCH, Sécurité sociale, les diverses lignes qu'on finit par connaître par cœur) montent à peu près à 20 000 euros. Et je le redis, parce que c'est vrai : c'est déjà bien, et j'en suis conscient.
Faites la soustraction. Il me reste 100 000 euros. De ma poche. En un peu plus d'un an.
Voilà. Voilà la réalité du handicap en France aujourd'hui. Pas le mythe, pas la brochure télévisée : cent mille euros. Alors quand on m'explique, l'œil rond de bienveillance, que « de toute façon, tout est payé »… disons que c'est un peu désagréable à entendre.
Soyons justes : la France aide. Vraiment. On a un système qui prend en charge une partie du handicap, un filet qui existe pour de bon, et de ce point de vue, on est probablement l'un des pays les mieux lotis. Il suffit de regarder de l'autre côté de la frontière, pas si loin, pour mesurer la chance qu'on a. Là où ailleurs on se retrouve seul face à la facture entière, ici la collectivité met la main à la poche. Et ça, sincèrement, on peut s'en féliciter.
Mais reconnaître le filet n'oblige pas à fermer les yeux sur ses trous. Entre le mythe du « tout est pris en charge » et l'image inverse (celle des personnes handicapées perçues comme une population assistée qui coûte un pognon de dingue), il y a un angle mort que personne ne veut regarder : les tarifs eux-mêmes. Des tarifs parfois franchement délirants. Parce que la question, quand on y pense, est presque bête à force d'être évidente : pourquoi une trottinette électrique, objet devenu parfaitement banal dans nos rues, et un fauteuil roulant manuel, quatre roues et un châssis, soyons clairs, coûtent-ils ensemble le prix d'une belle voiture ? Ce n'est pas la solidarité qui déraille. C'est le prix de départ.
On aime bien, dans ce pays, se rassurer avec des moyennes. On vous citera le patient qui, aides empilées, n'a payé « que » 1 850 euros de sa poche. La preuve que le système marche. Sauf que derrière la moyenne, il y a la réalité : des restes à charge qui grimpent à 6 000, 10 000, 14 000 euros. Des gens qui renoncent. Des gens qui gardent un fauteuil trop petit, trop vieux, trop inadapté, parce que le bon modèle coûte le prix d'une voiture qu'ils n'ont, de toute façon, pas les moyens de conduire.
Le scandale, ce n'est pas que le handicap coûte cher. C'est qu'on ait construit tout un décor (la réforme, la promesse, le « 100 % ») pour que les valides puissent continuer à croire que c'est gratuit, pendant que ceux qui roulent, eux, paient une Harley pour avoir le droit de sortir de chez eux.
Alors la prochaine fois qu'on vous dira « de toute façon, c'est pris en charge », vous pourrez répondre : oui, à hauteur d'une trottinette. Le reste, c'est une moto.
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