Entre les fauteuils autonomes des salons technologiques et les trottoirs défoncés de nos villes, il y a tout un monde. Le mien.
Par Grégoire Trunet · · 11 min de lecture
Chaque mois de janvier, la même scène se répète. Le Consumer Electronics Show de Las Vegas ouvre ses portes et déverse son flot d'images spectaculaires. Cette année, en 2026, on nous a montré le Strut EV, un fauteuil roulant « autonome » qui se faufile tout seul dans la foule. On nous a montré des exosquelettes dopés à l'intelligence artificielle, censés prolonger l'endurance à la marche. Et des oreillettes neuronales qui promettent de piloter un appareil d'un simple micro-mouvement du visage. Les vidéos sont léchées, la musique est inspirante, et pendant quarante-cinq secondes on a presque envie d'y croire.
Puis je referme mon ordinateur, et je repense au dernier ascenseur à la poste que j'ai trouvé en panne. À la marche de vingt centimètres devant la chocolaterie où je n'entre plus. Au devis d'un fauteuil électrique, ou de la motorisation de mon fauteuil manuel, dont le prix ferait pâlir une belle voiture. L'écart entre ces deux mondes, le salon high-tech d'un côté et le trottoir de l'autre, me saute au visage. Je ne cherche pas à cracher sur l'innovation. Je veux juste dire, une bonne fois, ce que le grand public ne voit jamais : la mobilité réduite, ce n'est pas d'abord une affaire de gadgets futuristes. C'est une affaire de bordures, de budgets et de dignité.
Je dois préciser d'où je parle. Je suis en fauteuil roulant depuis mon accident, le 20 juin 2025. Un peu plus d'un an. Autant dire hier. Du jour au lendemain, j'ai basculé dans un monde que je ne connaissais absolument pas, celui du handicap, avec ses codes, ses démarches, ses combats et ses portes closes. Je découvre tout : le langage, les administrations, les regards, et cette géographie secrète des obstacles que personne ne voit tant qu'il n'y est pas confronté. Ce regard encore neuf est peut-être ma seule légitimité. Je garde en mémoire, très fraîche, la vie d'avant, celle de quelqu'un qui marchait sans y penser il y a à peine dix-huit mois. Et c'est justement ce contraste qui me fait mesurer, chaque jour, tout ce qui ne devrait pas être aussi compliqué.
Commençons par ce fameux fossé. Les fauteuils que l'on présente au CES coûtent des fortunes, existent souvent en une poignée de prototypes, et répondent à des problèmes que la plupart d'entre nous n'ont pas. Un fauteuil qui navigue seul dans la foule, c'est fascinant. Encore faut-il une foule dans laquelle circuler, c'est-à-dire des espaces réellement accessibles. Et c'est précisément là que le bât blesse.
Prenons Paris, ville qui a accueilli les Jeux paralympiques en 2024, sous les yeux du monde entier. Au moment de ces Jeux, seules vingt-neuf stations de métro sur près de trois cents étaient accessibles aux fauteuils roulants. Neuf pour cent du réseau. Une seule ligne, la ligne 14, est intégralement praticable, parce qu'elle a été conçue récemment, avec des ascenseurs partout. Pour situer : lors des Jeux de Londres en 2012, la capitale britannique affichait déjà 18 % de son métro accessible. Nous étions donc, douze ans plus tard, à la moitié de ce score, dans une ville qui se présentait au monde comme un modèle d'inclusion.
Le plus vertigineux, c'est le devis pour combler ce retard. Rendre accessible l'ensemble du réseau historique parisien a été chiffré à environ vingt milliards d'euros, étalés sur une vingtaine d'années. Vingt ans. Autrement dit, un enfant qui naît handicapé aujourd'hui pourra espérer, peut-être, prendre son métro sans stress le jour de ses vingt ans. Voilà le vrai rythme de l'accessibilité : celui du béton et des budgets publics, pas celui des cycles de produits électroniques.
Et je ne parle même pas des trottoirs. Aucun salon ne consacrera jamais un stand à la bordure mal abaissée, au poteau planté au milieu du passage, à la terrasse qui déborde, au nid-de-poule qui transforme un trajet de dix minutes en épreuve. Ce sont pourtant ces micro-obstacles, invisibles pour qui marche, qui dessinent la carte réelle de ma liberté de circuler. La technologie la plus intelligente du monde ne me fera jamais franchir une marche qui n'aurait jamais dû exister.
Reste la question de l'argent, celle dont on parle le moins et qui décide de tout. Pendant des années, l'équation a été absurde. Un fauteuil roulant électrique adapté pouvait coûter entre dix mille et cinquante mille euros, quand la Sécurité sociale n'en remboursait qu'une fraction, quelques centaines à quelques milliers d'euros. Le reste, il fallait le trouver. Emprunter, mendier auprès des associations, monter des cagnottes, patienter des mois. On demandait littéralement aux gens de payer pour avoir le droit de bouger.
Il faut le dire clairement, car c'est une vraie nouvelle : depuis le 1er décembre 2025, la France est passée au remboursement intégral des fauteuils roulants. Reste à charge zéro. Tous les modèles, manuels comme électriques, sont désormais pris en charge par l'Assurance maladie dès lors qu'ils respectent les critères techniques. La réforme concerne environ 1,1 million d'usagers quotidiens et cent cinquante mille nouveaux acquéreurs chaque année. Les forfaits de réparation ont grimpé, 260 euros par an pour un fauteuil manuel et 750 euros pour un électrique, et l'aide aux fauteuils de sport est passée de six cents à deux mille quatre cents euros.
C'est une avancée immense, et je ne vais pas bouder mon soulagement. Mais elle éclaire aussi, cruellement, l'ordre des priorités. Pendant qu'on nous vendait des fauteuils autonomes à Las Vegas, des dizaines de milliers de personnes attendaient simplement de pouvoir s'offrir un fauteuil tout court. L'innovation la plus révolutionnaire de l'année, pour nous, n'a pas été un algorithme. Ça a été une ligne dans un décret.
Il y a un deuxième sujet dont personne ne parle sous les projecteurs, et qui me tient à cœur. Que devient un fauteuil quand on n'en a plus besoin ? Quand son propriétaire change de modèle, ou décède ? Quand un enfant grandit et que son fauteuil pédiatrique devient trop petit ?
La réponse est trop souvent la même : il finit au fond d'un garage, ou à la déchetterie. Des milliers d'euros de mécanique, d'aluminium, d'électronique et de batteries, des équipements parfois quasi neufs, réduits à l'état de déchet encombrant. C'est un gâchis écologique doublé d'un non-sens social, quand on sait combien de personnes, ailleurs, attendent justement ce type d'appareil.
Des acteurs ont heureusement décidé de s'attaquer à cette absurdité. Le réseau Envie, connu depuis les années 1980 pour reconditionner l'électroménager, a lancé Envie Autonomie. On y collecte des dispositifs médicaux inutilisés, fauteuils roulants, verticalisateurs, lits médicalisés, on en reconditionne une partie dans des ateliers d'insertion, et on les redistribue à prix solidaire à celles et ceux que le coût tenait à l'écart. Le bénéfice est triple : un geste pour la planète, un appareil accessible à petit prix, et un emploi rendu à quelqu'un qui en cherchait un. L'initiative a d'ailleurs reçu le label French Impact en 2018. L'ADEME, de son côté, oriente désormais les particuliers vers des filières de réemploi et de réparation plutôt que vers la benne.
Mais soyons lucides : ces belles initiatives restent des exceptions courageuses, pas la norme. Le fauteuil roulant demeure conçu, vendu et remboursé comme un objet individuel, presque intime, qu'on n'imagine pas voir servir à un autre. Et surtout, la question de la réparabilité est traitée par-dessus la jambe. Combien de fauteuils électriques deviennent inutilisables parce qu'une pièce n'est plus fabriquée, parce qu'un logiciel propriétaire verrouille l'appareil, parce que le seul réparateur agréé se trouve à cent kilomètres et facture une fortune ? Nous exigeons un droit à la réparation pour nos smartphones et nos machines à laver. Il serait temps de l'exiger, avec bien plus de force encore, pour des appareils dont dépend, littéralement, la capacité d'une personne à sortir de chez elle.
C'est là que le discours de l'innovation prend une saveur amère. On m'annonce des fauteuils bardés d'intelligence artificielle, de connectivité 5G et de capteurs. Autant de composants qui, demain, tomberont en panne, deviendront obsolètes, et rendront le fauteuil non réparable encore plus vite. Un fauteuil manuel bien conçu peut durer quinze ans et se réparer avec des outils simples. Je ne suis pas certain qu'on puisse en dire autant d'un fauteuil « intelligent » dont le cerveau électronique ne sera plus mis à jour dans cinq ans. Le progrès qui m'intéresse n'est pas celui qui ajoute des fonctions. C'est celui qui dure, qui se répare et qui se transmet.
Il y a aussi, derrière ces fauteuils bardés d'électronique, une question qu'on préfère taire : celle des batteries. Chaque fauteuil « intelligent » embarque des cellules au lithium qui vieillissent, se dégradent et devront un jour être remplacées puis traitées. Multiplier les capteurs, les moteurs et les écrans, c'est aussi multiplier les déchets électroniques et la dépendance à des filières d'approvisionnement lointaines. On me vante la sobriété quand il s'agit de trier mes ordures ménagères, mais on me propose, pour me déplacer, des engins de plus en plus gourmands et de moins en moins réparables. Il y a là une contradiction que l'industrie devra bien finir par regarder en face, et que les pouvoirs publics devraient encadrer en liant le remboursement à de vraies exigences de durabilité et de réparabilité.
Reste le sport, et l'immense souffle de l'été 2024. Les Jeux paralympiques de Paris ont été un moment rare : des stades pleins, des audiences télé records, soixante-quinze médailles pour la délégation française, et surtout des athlètes handicapés enfin montrés pour ce qu'ils sont, des sportifs de très haut niveau et non des figures à plaindre. Pendant quelques semaines, le fauteuil roulant a cessé d'être un symbole de manque pour devenir un instrument de performance et de fierté. Ça, aucun salon technologique ne l'achètera jamais.
Un héritage concret existe, d'ailleurs, et il ne faut pas le nier. La réforme du remboursement rehausse fortement l'aide aux fauteuils de sport, de six cents à deux mille quatre cents euros. De quoi permettre enfin à des amateurs, et pas seulement à des champions sponsorisés, de s'essayer au basket fauteuil, au tennis ou à l'athlétisme. Un plan national a été annoncé pour renforcer l'accès des personnes handicapées au sport, et de nombreux clubs ont ouvert des créneaux qui n'existaient pas avant les Jeux. Reste que l'offre demeure très inégale sur le territoire : en moyenne, il faut aujourd'hui parcourir plus de cinquante kilomètres pour trouver un club handisport en France, de quoi décourager plus d'une bonne volonté.
Mais un an après l'extinction de la flamme, les grandes associations, à commencer par APF France Handicap, tirent la sonnette d'alarme. Leur constat est sans détour : concrètement, l'héritage risque d'être très faible en matière d'accessibilité. On a magnifiquement mis en scène le sport de haut niveau, on a beaucoup moins transformé le quotidien de la personne qui, elle, ne montera jamais sur un podium mais voudrait simplement prendre son bus, entrer dans son cabinet médical ou accompagner son enfant à l'école. La flamme paralympique a illuminé les stades. Elle n'a pas abaissé les trottoirs.
Et c'est peut-être le piège le plus subtil. Les Jeux, comme le CES, produisent des images héroïques et rassurantes. On y admire des corps qui dépassent leurs limites, des machines qui repoussent les frontières. On en ressort avec le sentiment tiède que « les choses avancent ». Or l'accessibilité, la vraie, n'a rien d'héroïque. C'est une rampe, un ascenseur qui marche, une place de parking non squattée, un remboursement qui arrive à temps. C'est ennuyeux, coûteux, invisible, et c'est exactement pour ça qu'on l'oublie sitôt les caméras éteintes.
Alors non, je ne suis pas contre les fauteuils autonomes ni contre les exosquelettes. Que la recherche avance, tant mieux. Certaines de ces trouvailles changeront un jour des vies, et je m'en réjouirai. Mais je refuse qu'on me vende le futur pendant qu'on néglige mon présent. Je préfère mille fois un réseau de transports réellement praticable à un fauteuil qui klaxonne tout seul dans les couloirs. Je préfère un fauteuil solide, réparable et transmissible à un concentré d'électronique jetable. Et je préfère un pays qui rend son quotidien accessible à un pays qui se contente d'applaudir ses champions douze jours par été.
Il tient dans un remboursement intégral enfin voté, dans un atelier qui redonne vie à un fauteuil abandonné, dans une station de métro de plus rendue accessible. C'est moins spectaculaire, je le reconnais. Mais c'est la seule innovation qui, pour nous, change vraiment la vie.
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