Battre un record du monde assis sur un SkiErg, pendant près de dix heures, sans bouger de la même pièce : est-ce que ça sert vraiment à quelque chose ?
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À rien de concret, non. Personne ne m'attendait à l'arrivée ; il n'y avait d'ailleurs pas d'arrivée, juste un compteur qui a fini par afficher 100 000 et un chrono qu'on a arrêté. On ne sauve personne, on ne gagne pas d'argent, et le lendemain il fallait quand même sortir les poubelles. Cela dit, entre la reconnaissance que ça apporte à une catégorie qui en manque cruellement et la certitude, très personnelle, d'avoir vidé le réservoir jusqu'au bout, ça vaut le coup. Le 28 mai 2026, je me suis assis sur un SkiErg. Je m'en suis relevé 9h50min40,3s plus tard avec le nouveau record du monde du 100 km, catégorie Adaptive SIT1.
100 000 mètres, 9h50min40,3s, une seule session, un seul chrono. Homologué par Concept2, catégorie Individual Men 40-49 SIT1, certificat signé Judy Geer, la cofondatrice de la marque en personne, pas un stagiaire du service client qui valide un formulaire. Fais le calcul si tu veux : ça tourne autour de 2min57 au 500m, tenu du début à la fin.
SIT1 est la catégorie Concept2 réservée aux athlètes qui rament ou skient assis, avec une fonction du tronc et/ou des jambes limitée. Dans l'esprit, c'est proche des classifications qu'on connaît en aviron adapté ou en para-ski nordique. Ce n'est pas une sous-catégorie de consolation reléguée en bas d'un tableau : c'est un tableau à part entière, avec ses propres records et ses propres barres à dépasser. Le problème, c'est qu'il y a encore peu d'athlètes engagés dans cette catégorie, et donc peu de repères chronométriques pour s'y situer. Chaque record posé aide un peu à combler ce vide pour celui qui voudra tenter la même chose après moi.
Pas de formule magique à révéler ici, et je me méfierais de quiconque prétend en vendre une : des mois de blocs sur SkiErg, du volume ajouté progressivement, et surtout beaucoup de sorties à allure sub-maximale pour habituer le dos, les épaules et les mains à répéter le même geste sans se blesser. L'erreur classique sur ce genre de tentative n'est pas de manquer de bras le jour J : c'est de se griller un tendon trois semaines avant, en forçant trop et trop vite à l'entraînement.
Le cardio, honnêtement, n'est pas le problème sur ce genre de distance. Le problème, c'est de refaire le même geste des dizaines de milliers de fois, sans aucune vraie pause et sans jamais changer de position. Tu restes assis, tu tires, et la seule variable que tu contrôles vraiment, c'est de ralentir un peu ou pas. Les mains et les avant-bras finissent par protester les premiers. Et passé un certain nombre d'heures, ce n'est plus le corps qui lâche en premier : c'est la tête qui part ailleurs, et il faut sans cesse la ramener, sans personne pour le faire à ta place.
C'est le point qui compte le plus au-delà du chrono. Un record homologué en SIT1, avec un certificat officiel identique à celui d'un record toutes catégories confondues, n'a rien d'un geste symbolique : c'est une ligne de plus dans un classement qui existe vraiment, consultable par n'importe qui, avec la même légitimité que n'importe quel autre record Concept2. Pour un pratiquant handisport qui débute et cherche un repère, disposer d'un chrono de référence sur 100 km en SIT1 change la donne : on ne part plus de rien.
Il faut être un peu tordu, ou très têtu, pour vouloir tenter un 100 km sur un SkiErg : ce n'est ni spectaculaire à regarder, ni particulièrement agréable à vivre passé la sixième heure. Mais pour qui pratique le handisport et cherche une preuve que les classements adaptés ne sont pas de simples cases cochées en bas d'un formulaire, ce record a un sens que le grand public ne verra jamais. Un SkiErg, ce n'est pas juste le jouet qu'on sort en hiver quand il n'y a plus de neige ailleurs : sur la durée, c'est la machine qui gagne à chaque fois. Moi, j'ai juste réussi à tenir un peu plus longtemps qu'elle, une fois.
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